Marrakech que j'aime
Les Remparts (ou les
"vieux murs" selon les marrackchis) par Majid
Qotbi
Véritable colonne vertébrale culturelle et identitaire de la Ville
Rouge, les remparts de Marrakech (aussi appelés "les vieux murs par les
marrakchis) racontent sur une vingtaine de kilomètres une histoire qui a
commencé il y a de cela plusieurs siècles.
Heureux celui
qui saurait dire où commencent et où se terminent les remparts de Marrakech.
Tels les maillons d'une chaîne infinie, les portes, jalonnant ces
murailles couleur ocre sur une longueur de vingt kilomètres, s'enchaînent en effet dans un ordre aléatoire qui semble échapper à l'emprise du temps, voire de l'espace.
Seule
certitude, la date de naissance des remparts. Selon l'historien
marrakchi Hamid Triki, celle-ci "remonte à l'an 1126, année de commencement de cet ouvrage construit
sur une dizaine d'années sous le règne du roi Almoravide Ali Ibn Youssouf, fils
du fondateur de Marrakech, Youssouf Ibn Tachfi".
Conseillé par le grand Cadi (juge) de Cordoue Abou Al
Walid Ibn, grand-père d'Averroès, Ali Ibn Youssouf voulait à l'époque ériger une sorte de barrière défensive pour lutter contre les menaces que
représentaient les tribus du Haut Atlas, soulevées par la dynastie
naissante des Almohades. Par la suite, les remparts connaîtront divers remodelages et renforcements.
Au gré des mythes
"On
sait avec certitude que les remparts de Marrakech ne mesuraient pas plus de
neuf kilomètres à leur naissance. On
sait aussi que d'anciennes portes ont été condamnées, tandis que des nouvelles
ont été inaugurées au fil des siècles et que les murailles entourant l'actuelle
Kasbah et l'Agdal ont été ajoutées sous les règnes respectivement des Saadiens
et des Alaouites. Le reste, en revanche, n'est que spéculation plus ou moins
conforme à la réalité des faits", précise
Hamid Triki.
Le reste dont parle notre historien, ce sont
les mille et une légendes liées à l'histoire des remparts de Marrakech. Parmi
ces légendes, la plus célèbre, car la plus ressassée, est sans nul doute celle
des corbeaux. Relaté dans l'ouvrage de référence de Gaston Deverdun,
"Marrakech, des origines à nos jours", le mythe raconte que lorsque
le Sultan Ali Ben Youssef voulut construire les remparts au début du XIIème
siècle, il demanda à son astrologue, comme c'était la coutume à cette époque,
de lui indiquer la bonne date pour commencer les travaux. Celui-ci exigea que
l'on tende une corde le long du tracé des futurs remparts et de répartir les
maçons tout autour. "Quand la
conjonction des étoiles sera favorable, je ferai vibrer la corde et les maçons pourront commencer immédiatement les
travaux", conclut l'astrologue.
Mais un jour, un groupe de corbeaux vint se
poser sur la corde qui vibra. Pensant que c'était le signal convenu, les maçons
commencèrent la réalisation de leur
œuvre sous une mauvaise conjonction astrale. Conscient de la méprise, le Sultan
décréta dans un élan de fatalisme qu'il fallait cependant continuer les travaux
et s'en remettre au bon gré du seigneur. Quelques années plus tard, les
remparts céderont aux attaques répétées des Almohades, qui s'empareront de Marrakech…
Une merveille architecturale
Même de nos jours, cette
histoire ressurgit à chaque fois que l'une ou l'autre partie des remparts cède
aux rigueurs de la météo. Tel un leitmotiv, elle continue à être évoquée par
les Marrackchis pour expliquer la relative fragilité des murailles de leur
ville. La réalité est moins poétique. Construits en pisé (mélange de terre et
de chaux), un matériau beaucoup moins onéreux mais également moins solide que
la pierre de granite par exemple, les remparts ont souffert à plusieurs
épisodes de leur riche histoire des conditions climatiques. Ce qui ne les a pas
empêchés de continuer leur longue marche dans le temps qui perdure depuis neuf
siècles.
" Dépourvus d'ossature, les remparts, construits dans le
même matériau que celui des traditionnelles Kasbahs du sus marocain,
constituent un véritable miracle de l'architecture. Malgré son apparente
vulnérabilité, cet ouvrage résiste au temps, ne cédant que quelques miettes
d'un siècle à l'autre. Un vrai défi!" déclare admiratif l'architecte Hicham El Harti.
Aujourd'hui, les remparts, d'une
hauteur d'environ huit à dix mètres et d'une largeur de deux à trois mètres,
s'étendent sur une distance d'à peu près vingt kilomètres, jalonnés d'une
centaine de tourelles et de neuf portes principales. Communément appelées Bâb,
ces portes ont été baptisées soit en fonction de leur orientation géographique,
soit en fonction de certaines corporations professionnelles.
De porte en porte
Parmi les portes les plus
célèbres, Bâb Doukkala doit son nom à sa situation géographique donnant sur la
route du pays des Doukkala. Anciennement dénommée porte de Fès, car elle donne
sur la route de la cité impériale, Bâb Kmiss (jeudi) a été rebaptisée ainsi à
cause du marché qui y est organisé chaque jeudi. Quand à Bâb Debagh elle a
hérité son nom du quartier des Debbagha (tanneurs) auquel elle donne accès.
Idem pour Bâb Arrob qui doit son nom à un quartier où était fabriqué jadis
l'arobe, un vin doux et sucré très prisé à l'époque. Plus simplement, Bâb Jdid
(nouveau), située à proximité du mythique palace La Mamounia, est appelée ainsi
à cause de sa récente date de création.
Les choses se compliquent
cependant pour ce qui est de l'origine de Bâb Agnaou, incontestablement la plus
belle et la plus imposante parmi la vingtaine de portes des remparts de
Marrakech. Selon Hamid Triki: "Ce
nom peut avoir diverses origines. En
berbère il désigne un bélier sans cornes ce qui laisse présumer qu'il a été
attribué à cette porte après qu'elle ait perdu ses deux tourelles. En arabe, il
se rapproche du mot "àqnà" qui signifie bassin. Or il se trouve
justement qu'un bassin se situait à proximité de la Kasbah almohade à laquelle
Bâb Agnaou donne accès."
Reste enfin la piste africaine.
Se rapprochant<du terme "Gnaoua" qui désigne les Guinéens en
particulier et les Africains subsahariens en général, le mot agnaou pourrait en
effet avoir été inspiré par les caravanes africaines, nombreuses à traverser le
Maroc à l'époque. Mais en l'absence d'écrits historiques sur le sujet, le
mystère demeure total.
Une autre énigme à méditer au
cours d'une balade à l'ombre de ces murs, décidemment insondables!
Merci à Majid Qotbi

Bab Agnaou